USA-Arabie Saoudite : la diplomatie de la coercition

La guerre entre l’ancien monde unipolaire dominé par les USA et le nouveau monde multipolaire se déroule simultanément sur plusieurs fronts, dont bien sûr l’Ukraine, mais aussi l’Asie (notamment avec la Chine et Taïwan) et le Moyen-Orient, dont les pays commencent à afficher un peu trop velléités de souveraineté au goût des USA… un maillon faible toutefois : l’Arabie Saoudite. Sera-t-elle la prochaine cible de Washington ? Il va être très intéressant de suivre ce qui s’y passera dans les mois qui viennent, car le pays est crucial pour la Chine et son initiative Belt and Road (Nouvelle Route de la soie), qui vise en sous-main à détrôner le dollar.


Par M.K Bhadrakumar
Paru sur Indian Punchline et The Cradle sous le titre US ‘coercive diplomacy’ with Saudi Arabia


Bien que la carotte puisse servir les intérêts américains infiniment mieux que le bâton à ce moment délicat des relations américano-saoudiennes, tout porte à croire que Biden aura recours au bâton.

Quelques trois semaines après la rencontre du chef de la CIA, William Burns, avec le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salman (MbS), la réunion ministérielle de l’OPEP+ a tenu une vidéoconférence ce jeudi 5 mai.

La réunion de l’OPEP+ s’est déclarée satisfaite du fait que « les fondamentaux persistants du marché pétrolier et le consensus sur les perspectives indiquent un marché équilibré. » Le communiqué de presse publié à Vienne indique que la réunion ministérielle a « en outre noté les effets continus des facteurs géopolitiques et des questions liées à la pandémie en cours » et a décidé que l’OPEP+ devrait s’en tenir au mécanisme d’ajustement de la production mensuelle convenu en juillet de l’année dernière « pour ajuster à la hausse la production globale mensuelle de 0,432 million de barils/jour pour le mois de juin 2022. »

Selon Karen Elliott House, ancienne rédactrice du Wall Street Journal, Burns était venu en Arabie Saoudite pour une « danse nuptiale » avec MbS – à savoir que ce dernier doit coopérer à une nouvelle stratégie « pétrole contre sécurité » et « augmenter la production afin de sauver les nations européennes des pénuries d’énergie ».

La visite de Burns dans le royaume a eu lieu juste avant la cinquième série de pourparlers de normalisation saoudo-iraniens, à Bagdad, entre le chef des services de renseignement saoudiens et le chef adjoint du Conseil suprême de sécurité nationale iranien. Le Premier ministre irakien Mustafa al-Kadhimi, qui a joué le rôle de médiateur et a assisté aux pourparlers, a déclaré aux médias d’État la semaine dernière : « Nos frères d’Arabie Saoudite et d’Iran abordent le dialogue avec un grand sens de la responsabilité, comme l’exige la situation régionale actuelle. Nous sommes convaincus que la réconciliation est proche. »

En outre, l’organe de presse iranien Farsnews, affilié au Conseil suprême de sécurité nationale du pays, a rapporté le 24 avril dernier que le cinquième cycle de pourparlers sur une éventuelle détente a été « constructif », que les négociateurs ont réussi à « dessiner une image plus claire » de la manière de reprendre les relations bilatérales, et que « compte tenu du dialogue bilatéral constructif mené jusqu’à présent, il est possible qu’une rencontre entre les hauts diplomates iraniens et saoudiens ait lieu dans un avenir proche ».

La mission de Burns ne pouvait pas être indifférente à cette amorce de réconciliation entre l’Arabie Saoudite et Téhéran. L’issue des négociations du Plan d’action global conjoint (JCPOA) à Vienne étant toujours incertaine, les liens étroits de l’Iran avec la Russie et la Chine demeurent une préoccupation majeure pour Washington. Et face au refus obstiné de Téhéran d’adapter sa politique régionale aux stratégies régionales américaines, Washington s’est rabattu sur son option par défaut habituelle, à savoir la réactivation d’un front anti-Iran parmi ses alliés régionaux. Les États-Unis espèrent que l’Arabie Saoudite se ralliera aux accords d’Abraham.

La flambée des prix de l’énergie

Entre-temps, la question des prix de l’énergie est revenue sur le devant de la scène. En effet, les prix élevés du pétrole sont synonymes de revenus accrus pour la Russie. Les ventes de pétrole et de gaz naturel de la Russie ont largement dépassé les prévisions initiales pour 2021 en raison de la flambée des prix, et représentent aujourd’hui 36 % du budget total du pays. Les recettes ont dépassé les prévisions initiales de 51,3 %, pour un total impressionnant de 119 milliards de dollars. Les plans les mieux conçus de l’administration Biden pour paralyser l’économie russe sont en train de s’effilocher. De même, le prix élevé de l’énergie est également un problème national pour Biden, qui doit faire face à des élections difficiles cet automne. Par-dessus tout, à moins de trouver d’autres sources de pétrole, l’Europe continuera à acheter du pétrole russe.

Le prince héritier saoudien, cependant, a un programme différent. Après avoir accédé au pouvoir, il est probable qu’il dirigera le royaume pendant plusieurs décennies – un demi-siècle s’il vit jusqu’à 86 ans, l’âge de son père. Et MbS a remarquablement réussi à créer sa propre « base de pouvoir » saoudienne sans l’aide des États-Unis. Les changements qu’il a apportés au mode de vie du pays ont remporté un succès retentissant auprès des Saoudiens de 35 ans et moins – 70 % des citoyens du royaume – et son ambition de transformer l’Arabie Saoudite en pays-leader technologique moderne suscite l’enthousiasme des jeunes.

De toute évidence, son refus de sanctionner la Russie et son « geste » de 2 milliards de dollars envers un nouveau fonds d’investissement non testé lancé par Jared Kushner, le gendre de l’ancien président américain Donald Trump, parlent d’eux-mêmes. MbS a ses raisons pour ces actions, à commencer par la référence méprisante de Biden à l’Arabie Saoudite comme un État « paria » et son refus de traiter avec le prince héritier en personne.

MbS a récemment riposté en refusant de prendre un appel téléphonique de Joe Biden. Outre ces mesquineries, les restrictions américaines sur les ventes d’armes au royaume, l’insuffisance de l’aide à la riposte aux attaques des forces yéménites contre l’Arabie Saoudite, la publication d’un dossier sur le meurtre de Jamal Khashoggi en 2018 – tout cela est en jeu.

Même si l’administration parvenait à obtenir l’approbation du Congrès pour de nouvelles garanties de sécurité pour l’Arabie Saoudite (ce qui serait plutôt problématique), MbS pourrait très bien refuser de se laisser influencer, puisqu’en fin de compte, les prix élevés du pétrole dopent également le budget saoudien, qui en avait bien besoin.

Le paradoxe est que l’Arabie Saoudite et la Russie sont toutes deux parties prenantes de l’OPEP+, comme le montre l’avertissement explicite adressé à l’UE par le secrétaire général de l’OPEP, Mohammed Barkindo, le mois dernier, selon lequel il serait impossible de remplacer plus de 7 millions de barils par jour d’exportations russes de pétrole et d’autres liquides potentiellement perdus en raison de sanctions actuelles ou futures ou d’actions volontaires.

Compte tenu de l’ampleur des courants géopolitiques et économiques en jeu ici, ce qui pourrait inquiéter le plus l’administration Biden est l’annonce d’une visite prochaine du président chinois Xi Jinping en Arabie Saoudite. Selon des informations récentes et persistantes, Riyad et Pékin seraient en pourparlers pour fixer le prix d’une partie des ventes de pétrole du royaume en yuan plutôt qu’en dollars, ce qui marquerait en effet un profond changement pour les marchés pétroliers mondiaux et contribuerait à faire progresser les efforts de la Chine pour convaincre davantage de pays et d’investisseurs internationaux d’effectuer des transactions dans sa monnaie.

La justification saoudienne du passage au yuan est que le royaume pourrait utiliser une partie des revenus de la nouvelle monnaie pour payer les entrepreneurs chinois impliqués dans les méga-projets nationaux au sein de l’Arabie Saoudite, ce qui réduirait les risques liés aux contrôles des capitaux que Pékin impose à sa monnaie. Mais, pour Washington, cela signifie que certaines transactions sensibles entre l’Arabie Saoudite et la Chine en yuan n’apparaîtront pas dans le rétroviseur de l’infrastructure de messagerie SWIFT contrôlée par l’Occident, ce qui rendrait la surveillance des transactions impossible.

Selon des rapports américains persistants, l’Arabie Saoudite pourrait construire, avec le soutien de la Chine, une nouvelle installation de traitement de l’uranium près d’Al-‘Ula afin de poursuivre sa quête de technologie nucléaire. Le généreux soutien financier de 8 milliards de dollars de Riyad au Pakistan, dévoilé cette semaine, provoquera presque certainement des hoquets à Washington.

L’Arabie Saoudite est un pilier de l’initiative « Belt and Road » (BRI) de la Chine et se classe parmi les trois premiers pays au monde pour les projets de construction chinois, selon le China Global Investment Tracker, géré par l’American Enterprise Institute. Autant dire que le chef de la CIA n’était probablement pas venu dans le royaume pour une discussion amicale avec le prince héritier saoudien.

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Illustration The Cradle

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