Ukraine – les milliards du Congrès des USA, le réalisme et la Pologne

Et si la Pologne, la Roumanie et la Hongrie reprenaient chacune leur anciennes régions aujourd’hui situées en Ukraine ? Un tel démembrement serait probablement très mal vu par Washington, mais le serait-il par la Russie ? Que pourrait-elle faire de ces régions occidentales russophobes, les occuper ad vitam aeternam pour en éviter une re-nazification comme celle qui a été menée en sous-main depuis des années par les USA ? A quel coût ? Ou laisser la Pologne, la Roumanie et la Hongrie se débrouiller avec les néo-nazis de leurs zones historiques respectives en Ukraine ? Pour sa part, elle garderait les régions qui comptent : le Donbass (que ce soit sous la forme de deux républiques indépendantes russophiles ou plus directement, d’une intégration à la Russie) et la région sud côtière, avec ses industries et ses ports, jusqu’à la Transnistrie.

Quoi qu’il en soit, Bernhard, ci-dessous, pense qu’une action polonaise en Ukraine serait dangereuse, parce qu’elle pousserait l’OTAN à intervenir. Nous verrons : en avril dernier, le présentateur-phare de la chaîne russe pro-Kremlin Rossiya 1, Vladimir Solovyov, avait expliqué que Zelensky « sera le dernier président de l’Ukraine parce qu’il n’y aura plus d’Ukraine après lui ». Evoquait-il le démembrement qui est aujourd’hui en vue ?


Par B
Paru sur Moon of Alabama sous le titre Ukraine – Congress Passes The Bucks, Realism Sneaks In, Poland Plans For More War


Après avoir beaucoup parlé de la défaite de la Russie en Ukraine et d’un prétendu manque de capacités de combat russes, le Congrès a approuvé un autre fonds de 40 milliards de dollars pour des armes et un soutien économique. Cela porte le total des aides américaines à quelque 53 milliards de dollars pour l’Ukraine.

La majeure partie de l’argent ira à l’industrie de l’armement américaine, à la CIA et à divers oligarques ukrainiens. Les personnes dans le besoin ne recevront pratiquement rien.

Maintenant que ce paquet a été adopté, la réalité peut émerger ici et là dans les reportages des médias américains.

Non pas un, mais deux articles du New York Times déplorent soudain l’énorme superficie de terrain que les troupes russes ont prise dans l’est de l’Ukraine :

Quelle part de l’Ukraine la Russie détient-elle ?
La réalité géographique de la guerre en Ukraine : La Russie s’est emparée d’une grande partie de l’Est

De ce dernier lien :

Néanmoins, la prise du Donbass, combinée au succès précoce de l’invasion russe dans la saisie de parties du sud de l’Ukraine jouxtant la péninsule de Crimée, que la Russie a illégalement annexée en 2014, donne au Kremlin un énorme levier dans toute négociation future pour mettre fin au conflit.

Et les Russes jouissent de l’avantage supplémentaire de la domination navale en mer Noire, la seule route maritime pour le commerce ukrainien, qu’ils ont paralysée par un embargo qui pourrait finir par affamer économiquement l’Ukraine, et qui contribue déjà à une pénurie mondiale de céréales.

J‘ai fait remarquer à plusieurs reprises que la ligne de front ukrainienne comptera un nombre considérable de victimes des frappes d’artillerie russes. C’est encore pire que ce que je pensais :

À l’hôpital principal de Kramatorsk, une ville de la région de Donetsk, les ambulances affluent jour et nuit, transportant des soldats blessés au front, qui se décrivent comme cloués au sol par des bombardements quasi constants.

Environ 80 % des patients sont blessés par des explosifs tels que des mines et des obus d’artillerie, a déclaré le capitaine Eduard Antonovskyy, commandant adjoint de l’unité médicale de l’hôpital. De ce fait, dit-il, très peu de patients ont des blessures graves. Soit vous êtes assez loin d’une explosion pour survivre, soit vous ne l’êtes pas, dit-il.

« Nous avons soit des blessures modérées, soit des décès », a déclaré le capitaine Antonovskyy.

En plus de ces reportages plus réalistes, le NYT a autorisé l’un de ses auteurs à écrire une tribune d’opinion contre l’extension de la guerre :

L’Amérique et ses alliés veulent saigner la Russie. Ils ne devraient vraiment pas.

Au début, le soutien occidental à l’Ukraine était principalement destiné à la défendre contre l’invasion. Il a désormais une ambition bien plus grande : affaiblir la Russie elle-même. Présenté comme une réponse de bon sens à l’agression russe, ce changement équivaut en fait à une escalade significative.

En étendant tous azimuts le soutien à l’Ukraine et en mettant de côté tout effort diplomatique pour mettre fin aux combats, les États-Unis et leurs alliés ont considérablement augmenté le risque d’un conflit plus important. Ils prennent un risque très éloigné de tout gain stratégique réaliste.

Lorsque j’étais en Ukraine au cours des premières semaines de la guerre, même de farouches nationalistes ukrainiens exprimaient des points de vue beaucoup plus pragmatiques que ceux qui sont courants en Amérique aujourd’hui. Les discussions sur le statut de neutralité de l’Ukraine et les référendums sous contrôle international à Donetsk et à Lougansk ont été abandonnées au profit de fanfaronnades et de grandiloquence.

Qui plus est, l’invasion a directement entraîné une augmentation des dépenses militaires dans les puissances européennes de deuxième et troisième rangs. Le nombre de troupes de l’OTAN en Europe de l’Est a été multiplié par dix, et une expansion de l’organisation dans des pays nordiques est probable. Un réarmement général de l’Europe est en cours, motivé non pas par un désir d’autonomie par rapport à la puissance américaine, mais pour la servir. Pour les États-Unis, cela devrait être une réussite suffisante. On ne voit pas bien ce qu’il y a de plus à gagner en affaiblissant la Russie, au-delà des fantasmes de changement de régime.

Les efforts diplomatiques devraient être la pièce maîtresse d’une nouvelle stratégie pour l’Ukraine. Au lieu de cela, les frontières de la guerre sont élargies et la guerre elle-même est présentée comme une lutte entre la démocratie et l’autocratie, dans laquelle le Donbass est la frontière des pionniers de la liberté. Ce n’est pas seulement de l’extravagance oratoire. C’est de l’inconscience. Les risques n’ont pas besoin d’être énoncés.

En effet. La stratégie américaine actuelle se soldera par une catastrophe pour l’Ukraine, car elle est fondée sur des récits erronés. Le lieutenant-colonel (retraité) Daniel Davis a présenté à plusieurs reprises une vision plus réaliste de la situation militaire en Ukraine. Son dernier article s’inscrit dans cette veine :

Les progrès de la Russie dans le Donbass signifient que l’Ukraine ne gagnera probablement pas la guerre

Au cours des derniers jours, une flopée de hauts dirigeants, tant en Ukraine qu’à Washington, ont affirmé avec aplomb qu’ils ne se contenteraient pas de résister à l’agression russe, mais qu’ils viseraient la victoire pure et simple. Si de telles aspirations sont tout à fait compréhensibles, il n’est pas judicieux d’établir une politique visant à obtenir le résultat souhaité s’il n’existe pas de voie rationnelle par laquelle l’Ukraine pourrait atteindre cet objectif. À l’heure actuelle, la plupart des indicateurs, les principes fondamentaux de la guerre et les tendances actuelles du champ de bataille vont tous dans le sens d’une défaite ukrainienne.

Davis décrit correctement la situation militaire actuelle sur le terrain et conclut :

En poursuivant leur quête d’une victoire militaire en Ukraine, les troupes ukrainiennes continueront à se battre, aucun règlement négocié ne sera recherché de manière réaliste et, très probablement, les troupes russes continueront à progresser. En conséquence, davantage de civils et de soldats ukrainiens continueront d’être tués et blessés, davantage de villes seront détruites, et les crises économique et alimentaire – tant pour l’Ukraine que pour le monde – s’aggraveront. L’issue la plus probable ne changera pas (un règlement négocié, et non pas une victoire militaire ukrainienne), mais le coût pour Kiev sera beaucoup, beaucoup plus élevé.

Un autre ancien militaire qui a une vision réaliste de la guerre est le colonel Douglas Macgregor (retraité). Pendant la première guerre du Golfe, il a commandé une unité lors de la bataille de 73 Easting :

Macgregor était « l’officier des opérations de l’escadron qui a essentiellement dirigé la bataille de 73 Easting » pendant la guerre du Golfe. Face à un adversaire de la Garde républicaine irakienne, il a dirigé un contingent composé de 19 chars, 26 véhicules de combat Bradley et 4 porte-mortiers M1064 à travers la tempête de sable jusqu’au 73 Easting. A environ 16 h 18 le 26 février 1991, il a détruit près de 70 véhicules blindés irakiens sans aucune perte américaine en 23 minutes de bataille.

Le lieutenant-colonel Davis, cité précédemment, a été blessé au cours de la même bataille. Comme les deux hommes ont vécu une véritable guerre mécanisée, ce n’est pas un hasard s’ils sont arrivés à des conclusions similaires.

Macgregor met en garde contre une extension de la guerre par une intervention polonaise en Ukraine occidentale, qui finirait par entraîner l’OTAN dans la guerre :

La menace d’une implication polonaise en Ukraine
La guerre contre la Russie en Ukraine a évolué, mais pas de la manière prévue par les observateurs occidentaux.

Pourquoi la Pologne, avec l’aide de la Lituanie, essaierait-elle de prendre l’Ukraine occidentale ? C’est une question d’histoire :

La République des Deux Nations, connues officiellement sous le nom de Royaume de Pologne et de Grand-Duché de Lituanie et, après 1791, sous le nom de République des Deux Nations, était un pays et une bi-fédération de Pologne et de Lituanie gouvernés par un monarque commun, qui était à la fois roi de Pologne et Grand-Duc de Lituanie. C’était l’un des pays les plus grands et les plus peuplés de l’Europe du XVIe et du XVIIe siècle. Dans sa plus grande extension territoriale, au début du XVIIe siècle, la République des Deux Nations couvrait près de 1 000 000 km2 (400 000 mi2) et comptait, en 1618, une population multiethnique de près de 12 millions d’habitants.

Voici à quoi ressemblait cette République des Deux Nations sur une carte avec les frontières actuelles :

Depuis un certain temps, il est question que la Pologne envoie une force de « maintien de la paix » pour occuper la Galicie, à l’ouest de l’Ukraine. Pour ma part, je l’avais prédit le 24 février, au tout début de la guerre :

Grâce aux ajouts de Staline en Ukraine, trois pays, la Pologne, la Hongrie et la Roumanie ont des revendications sur certaines zones des régions occidentales de l’Ukraine. S’ils veulent s’en emparer à nouveau, c’est probablement le meilleur moment pour le faire. Bien qu’ils fassent partie de l’OTAN, qui ne soutiendrait probablement pas de telles actions, par rapport à leur opinion publique, ces trois pays auront du mal à résister à cette envie.

Un document d’apparence officielle indique maintenant qu’une opération polono-lituanienne débutera du 22 au 24 mai.

(Le document a été envoyé au président du service frontalier d’État de l’Ukraine, Serhiy Daynek, indiquant qu’il s’agit du 22-24 mai.
Un contingent conjoint « de maintien de la paix lituano-polonais » composé de 4 bataillons, 9 500 soldats et 279 unités d’équipement militaire [a prévu d’entrer sur le territoire de l’Ukraine.
Une autre confirmation de l’élaboration de plans pour l’occupation et la division du pays.
Même si ce document particulier s’avère être un faux (ce qui n’est pas exclu), cela ne change pas le cours général de l’Occident par rapport à l’Ukraine).

9.500 soldats, c’est bien plus que ce que peuvent contenir 4 bataillons. Un bataillon compte généralement entre 400 et 800 soldats. Il s’agit plutôt de trois petites brigades de 3-4 bataillons chacune.

Une action polono/lituanienne est exactement ce contre quoi le colonel Macgregor met en garde :

Dix semaines après le début du conflit, il est instructif de réexaminer le tableau stratégique. La guerre contre la Russie en Ukraine a évolué, mais pas de la manière prévue par les observateurs occidentaux. Les forces ukrainiennes semblent brisées et épuisées. Les fournitures qui parviennent aux troupes ukrainiennes combattant dans l’est de l’Ukraine ne représentent qu’une fraction de ce qui est nécessaire. Dans la plupart des cas, les munitions et les nouvelles armes sont détruits bien avant d’atteindre le front.

Confrontée à l’échec sans équivoque de l’aide américaine et de l’afflux de nouvelles armes pour sauver les forces ukrainiennes d’une destruction certaine, l’administration Biden cherche désespérément à renverser la situation et à sauver la face. La Pologne semble lui offrir une porte de sortie. Plus important encore, le président polonais Andrzej Duda et le président ukrainien Volodymyr Zelensky ont tous deux exprimé le désir d’effacer les frontières entre la Pologne et l’Ukraine.

Des rapports non confirmés en provenance de Varsovie indiquent qu’après le rejet par Washington des propositions de création d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine, ainsi que du transfert d’avions MIG-29 polonais à des pilotes ukrainiens, l’état-major polonais a reçu des instructions discrètes pour formuler des plans d’intervention dans le conflit ukrainien en saisissant la partie occidentale de l’Ukraine. Naturellement, une action militaire de cette ampleur nécessiterait l’approbation de Kiev, mais étant donné le contrôle de facto du gouvernement Zelensky par Washington, l’approbation de l’intervention militaire polonaise ne devrait pas poser de problème.

On peut supposer que l’administration Biden espère qu’une collision impliquant des Russes et des Polonais sous quelque forme que ce soit – y compris des frappes aériennes et de missiles contre les forces polonaises du côté ukrainien de la frontière – pourrait nécessiter la réunion du Conseil de l’OTAN et l’examen de l’article V du traité de l’OTAN.

Cela signifierait que l’OTAN, ou du moins des parties importantes de celle-ci, se joindrait activement à la guerre ukrainienne par procuration contre la Russie. Même si je pense que la Russie a retenu des forces dans la guerre actuelle pour éventuellement se défendre contre l’OTAN, toute entrée de celle-ci dans la guerre prolongerait considérablement les combats, et le danger d’un échange nucléaire deviendrait immédiat.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Illustration : République des deux nations, carte / Gallica

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