Ukraine : Une intervention militaire de la Pologne mènerait-elle à la Troisième Guerre mondiale ?

Pour faire suite à notre article posté hier, dans l’introduction duquel nous suggérions, peut-être de façon trop optimiste, que la Russie pourrait voir d’un bon œil la reprise de leurs régions historiques en Ukraine par la Pologne, la Roumanie et la Hongrie parce que cela lui épargnerait une coûteuse occupation de régions qui lui sont hostiles, et qui de plus ne présentent pas grand intérêt économique (contrairement au Donbass et au sud côtier de l’Ukraine), un article où le journaliste spécialisé en géopolitique Andrew Korybko se pose la même question en l’agrémentant d’une bonne mise en contexte.


Par Andrew Korybko
Paru sur OneWorld.press et Zububrothers sous le titre Would A Polish Military Intervention In Western Ukraine Really Lead To World War III?


Une intervention militaire polonaise en Ukraine occidentale conduirait-elle vraiment à une troisième guerre mondiale ?

Tant que l’OTAN et la Russie ne s’affrontent pas dans leurs « sphères d’influence » respectives dans l’Ukraine, tout comme la Russie, la Turquie et les États-Unis ont su l’éviter jusqu’à présent dans leurs propres « sphères d’influence » en Syrie, le conflit pourrait être gelé et donc se stabiliser au profit des populations locales prises entre le marteau et l’enclume de la guerre par procuration la plus intense de la nouvelle guerre froide actuelle.

On s’est récemment inquiété du fait que la Pologne pourrait comploter pour intervenir militairement en Ukraine occidentale sous le prétexte d’y envoyer des forces de maintien de la paix. Ce scénario a été évoqué par le chef de l’espionnage extérieur russe, Sergueï Naryshkin, à la fin du mois dernier, après que Varsovie eut officiellement suggéré d’agir de la sorte lors d’une réunion de l’OTAN en mars, pour essuyer un refus du président ukrainien Volodymyr Zelensky. Naryshkin a recommencé à évoquer cette possibilité, car la Pologne est actuellement au milieu d’exercices militaires de grande envergure le long de la frontière ukrainienne tout au long de ce mois, ce qui pourrait servir de couverture pour lancer l’opération dont il a parlé.

Plusieurs facteurs expliquent pourquoi la Pologne pourrait décider d’intervenir militairement en Ukraine. D’abord, cela pourrait créer une ligne rouge en Ukraine occidentale, soutenue par le parapluie nucléaire des États-Unis, qui protégerait les forces polonaises, lesquelles pourraient arrêter l’avancée des forces russes si elles parvenaient à percer en direction d’Odessa/Transnistrie. Ensuite, les forces armées ukrainiennes (FAU) pourraient bientôt s’effondrer, auquel cas la Pologne pourrait intervenir sous le prétexte de maintenir l’ordre public dans la région frontalière. Et pour finir, elle pourrait également chercher à arrêter une autre vague massive de réfugiés dans ce scénario, ce qui pourrait également servir à créer les conditions d’un éventuel rapatriement des réfugiés ukrainiens en Pologne.

Ce scénario comporte malgré tout plusieurs défis très sérieux. Premièrement, l’Ukraine occidentale est le creuset du mouvement fasciste de ce pays, dont certains membres pourraient s’opposer militairement à l’intervention des forces polonaises. Deuxièmement, une telle intervention conduirait probablement à une présence polonaise à long terme dans la région, ce qui pourrait très facilement entraîner des coûts de plusieurs milliards de dollars que l’économie polonaise ne peut tout simplement pas se permettre, et que le peuple polonais ne serait pas heureux de débourser au détriment de son propre niveau de vie, qui diminuerait évidemment dans ce scénario. Enfin, le fait que la Pologne modifie unilatéralement le statu quo militaro-stratégique et peut-être même géopolitique en Ukraine pourrait avoir une incidence négative sur son image.

Ces défis pourraient être surmontés par les moyens suivants. Premièrement, la Pologne pourrait utiliser les forces ukrainiennes qu’elle entraîne sur son territoire et les réfugiés qu’elle accueille pour servir de visage à son intervention, afin de séduire les fascistes locaux et ainsi éviter tout affrontement. Deuxièmement, une partie des quelque 300 milliards de dollars d’avoirs étrangers de la Russie qui ont été récemment volés par l’Occident mené par les États-Unis pourrait être investie pour subventionner l’opération militaire de la Pologne, ainsi que ses projets socio-économiques et politiques ultérieurs. Enfin, la Pologne pourrait compter sur le soutien des grands médias occidentaux menés par les États-Unis pour expliquer à l’opinion publique les trois forces motrices de son éventuelle intervention.

La première inquiétude des observateurs à propos de ce scénario est qu’il risque de transformer la guerre par procuration de l’OTAN contre la Russie via l’Ukraine en guerre directe OTAN/Pologne-Russie. Cette inquiétude a été récemment partagée par le colonel de l’armée américaine Douglas Macgregor, qui a été conseiller principal du secrétaire à la défense par intérim Christopher Miller dans les derniers mois de la présidence Trump, dans son dernier article pour The American Conservative intitulé « The Threat Of Polish Involvement In Ukraine » (« La menace d’une intervention polonaise en Ukraine »), il explique de manière convaincante les raisons pour lesquelles ce scénario est crédible et doit donc être évité à tout prix. Ses arguments sont valables et méritent une réflexion approfondie de la part des responsables américains et polonais.

Néanmoins, il est également intéressant de se faire l’avocat du diable, dans le cadre d’un exercice de réflexion visant à examiner si ce scénario dramatique pourrait, de manière presque contre-intuitive, conduire à une désescalade du conflit ukrainien par le biais d’une escalade correctement calibrée. Aussi fou que cela puisse paraître, il y a une certaine logique inhérente à ce scénario. L’ancien président russe et vice-président en exercice du Conseil de sécurité, Dmitri Medvedev, a attiré l’attention, dans un récent message sur Telegram, sur la prédiction provocante du président polonais Andrzej Duda, à l’occasion de la Journée de la Constitution polonaise, selon laquelle la frontière de son pays avec l’Ukraine pourrait bientôt ne plus exister, ce qu’il a interprété comme une annonce voilée de son projet spéculatif d’intervention militaire.

Fait étrange, Medvedev n’a pas laissé entendre qu’il y aurait une réponse militaire russe à ce scénario, ce qui a amené certains à se demander s’il s’agissait d’un signal indiquant que Moscou approuverait tacitement les objectifs de guerre de Varsovie. Après tout, il n’est pas réaliste de s’attendre à ce que les forces russes opèrent sur le terrain dans le creuset fasciste de l’Ukraine occidentale dans un avenir proche, étant donné le rythme lent et régulier de leur intervention militaire spéciale en cours, et encore moins qu’elles y maintiennent une présence durable comme elles le font actuellement en Ukraine orientale et méridionale. La région traditionnelle de la Galicie n’est pas comme la région de Kherson, dont les habitants souhaitent retrouver leur patrie historique ; les Galiciens s’opposent farouchement à tout ce qui est lié de près ou de loin à la Russie.

En outre, si la Russie respecte en principe le statut d’État ukrainien, comme le prouve la tribune publiée l’été dernier par le président Poutine sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens, elle considère également que ses frontières post-indépendance sont le résultat du mini-empire contre nature crée par Lénine, qui s’est déjà effondré en Crimée, dans le Donbass et dans les régions de Kherson-Zaporozhye de ce qui était historiquement appelé la Novorossiya. Il s’ensuit donc que si le résultat (voulu ou non) de son opération militaire spéciale dans cette région est la poursuite de l’effondrement de cette construction communiste zombie, ce n’est pas vraiment un problème si la Pologne, et peut-être aussi la Hongrie et la Roumanie redressent également bientôt les torts historiques qui leur ont été faits dans cette région.

La Novorossiya (New Russia, en français Nouvelle Russie) historique. Image Wikipedia

En théorie, les mouvements militaires polonais, hongrois et/ou roumains en Ukraine occidentale, quel que soit leur prétexte, ne constitueraient pas une menace pour la composante terrestre de l’opération militaire spéciale de la Russie dans les parties orientale et méridionale du pays, ni un obstacle à la composante aérienne liée au bombardement du complexe militaro-industriel de Kiev et des chaînes d’approvisionnement en Ukraine centrale qui soutiennent ses forces dans ces deux autres parties. Ce scénario pourrait en fait aboutir à un démembrement de l’Ukraine en une Novorossiya libérée par la Russie (y compris ou non Odessa, qui pourrait devenir une « ville libre » semblable à Dantzig), une Ukraine occidentale occupée par l’OTAN (éventuellement annexée dans une certaine mesure) et une Ukraine centrale croupion.

L’Ukraine occidentale serait évidemment dominée par l’OTAN, la Novorossiya représenterait évidemment l’extension occidentale maximale du parapluie nucléaire de la Russie sur sa population autochtone dans l’ancienne Ukraine, tandis que l’Ukraine centrale croupion pourrait devenir un État tampon entre les deux, qui serait évidemment démilitarisé (que ce soit par le biais d’un accord juridiquement contraignant ou de facto, après la destruction complète des forces armées de l’Ukraine). Ce scénario pourrait être mutuellement acceptable pour les deux principaux belligérants, l’OTAN et la Russie, mais il se ferait bien sûr au détriment de l’État ukrainien asservi à l’Occident, qui n’existerait plus dans sa totalité et serait l’ombre de lui-même sur le plan géopolitique.

Le dénommé « brouillard de guerre » et les scénarios émergents qui en résultent, issus des processus militaro-stratégiques complexes qui se déroulent activement sur le théâtre des opérations, signifient que ce résultat ne peut être considéré comme acquis, mais le précédent syrien, où la Russie, la Turquie et les États-Unis se sont de facto « partagés » le pays sans s’affronter directement, suggère qu’il est au moins possible, en théorie, de reproduire ces « relations de travail » entre l’OTAN et la Russie pour créer une « nouvelle normalité » en Ukraine. En d’autres termes, si une intervention militaire polonaise (qui pourrait également inclure la Hongrie et/ou la Roumanie) pourrait faire dégénérer cette guerre par procuration en troisième guerre mondiale, elle pourrait également la désamorcer.

Tant que l’OTAN et la Russie ne s’affrontent pas dans leurs « sphères d’influence » respectives dans l’ancienne Ukraine, tout comme la Russie, la Turquie et les États-Unis ne l’ont pas fait jusqu’à présent dans leurs propres « sphères d’influence » en Syrie, le conflit pourrait être gelé et donc se stabiliser au profit des populations locales prises entre le marteau et l’enclume de la guerre par procuration la plus intense de la nouvelle guerre froide actuelle. Cela ne veut pas dire que ce scénario devrait se produire, mais simplement qu’il ne peut pas être écarté, car les deux principaux participants – l’OTAN et la Russie – y ont des intérêts stratégiques et de sécurité nationale compréhensibles, à condition toutefois que les deux parties aient la volonté politique de le réaliser.

La Galicie russophobe, en vert sombre, à cheval sur la Pologne et l’Ukraine dans les frontières actuelles. Et si elle tombait entièrement dans l’escarcelle polonaise ? Image Wikipedia

Dans cette optique, si une intervention militaire polonaise en Ukraine occidentale pourrait potentiellement provoquer la Troisième Guerre mondiale, elle pourrait aussi, de manière presque contre-intuitive, l’éviter en désamorçant rapidement la guerre par procuration menée par l’OTAN contre la Russie à travers cette ancienne république soviétique, en créant de nouveaux faits sur le terrain qui obligeraient tout le monde à s’adapter rapidement à une « nouvelle normalité » pour « réguler de manière responsable leur rivalité » sur ce champ de bataille, exactement comme la Russie et les États-Unis ont prouvé qu’ils étaient capables de le faire avec succès depuis près de sept ans déjà en Syrie.

Ce scénario comporte des risques très sérieux, en particulier pour la Pologne qui pourrait se retrouver seule à faire le gros du travail si les États-Unis décidaient de l’abandonner, mais aussi des opportunités inattendues.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel. Cartes ajoutées par la traduction.
Photo Youtube

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