Et ensuite, il n’y a plus eu d’empire

Par Vijay Prashad
Paru sur Tricontinental: Institute for Social Research et Consortium News sous le titre And Then There Was No Empire


Biden va accueillir le Sommet des Amériques en juin, où il espère renforcer l’hégémonie de Washington sur la région.

Bisa Butler (USA), I Know Why the Caged Bird Sings, 2019.

L’empire nie sa propre existence. Il n’existe pas en tant qu’empire mais uniquement en tant qu’entité bienveillante, avec pour mission de répandre les droits de l’homme et le développement durable dans le monde.

Toutefois, cette perspective ne signifie rien à La Havane ni à Caracas, où les « droits de l’homme » en sont venus à signifier « changement de régime », et où le « développement durable » en est venu à signifier l’étranglement des peuples par des sanctions et des blocus. C’est à partir du point de vue des victimes de l’empire que la lumière se fait.

En juin, le président des USA Joe Biden doit accueillir le Sommet des Amériques, où il espère renforcer l’hégémonie de Washington sur les Amériques.

Le gouvernement des États-Unis comprend que son projet d’hégémonie est confronté à une crise existentielle causée par les faiblesses du système politique et de l’économie des USA, avec des fonds de plus en plus limités disponibles pour l’investissement dans son propre pays, sans même parler du reste du monde.

Dans le même temps, l’hégémonie américaine est confrontée à un sérieux défi de la part de la Chine, dont l’initiative « Belt and Road » a été perçue dans une grande partie de l’Amérique latine et des Caraïbes comme une alternative aux programmes d’austérité du Fonds monétaire international.

Plutôt que de travailler aux côtés des investissements chinois, les États-Unis sont désireux d’employer tous les moyens pour empêcher la Chine de traiter avec les pays des Amériques. Dans ce but, les États-Unis ont revitalisé la doctrine Monroe. Cette politique, qui aura deux siècles l’année prochaine, affirme que les Amériques sont le domaine des États-Unis, leur « sphère d’influence » et leur « arrière-cour » (bien que Biden ait essayé de faire plus joli en qualifiant la région de « cour avant » des États-Unis).

Avec l’Assemblée internationale des peuples, nous avons élaboré une Alerte rouge sur deux instruments de la puissance américaine – l’Organisation des États américains et le Sommet des Amériques – ainsi que sur le défi auquel les États-Unis sont confrontés lorsqu’ils tentent d’imposer leur hégémonie dans la région. La dernière alerte rouge est disponible ici au format PDF. Veuillez la lire, en parler et la partager (en anglais).

Qu’est-ce que l’OEA ?

L’Organisation des États américains (OEA) a été créée à Bogotá, en Colombie, en 1948 par les États-Unis et leurs alliés. Bien que la charte de l’OEA invoque la rhétorique du multilatéralisme et de la coopération, elle a été utilisée comme un outil de lutte contre le communisme dans l’hémisphère et pour imposer un programme nord-américain aux pays des Amériques.

Environ la moitié des fonds de l’OEA et 80 % des fonds de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH), un organe autonome dépendant de l’OEA, proviennent des États-Unis. Il convient de noter que, bien qu’ils fournissent la majorité de son budget, les États-Unis n’ont ratifié aucun des traités de la CIDH.

L’OEA a montré ses vraies couleurs après la révolution cubaine (1959). Lors d’une réunion à Punta del Este, en Uruguay, en 1962, Cuba – un membre fondateur de l’OEA – a été expulsé. La déclaration de la réunion indiquait que « les principes du communisme sont incompatibles avec les principes du système interaméricain. » En réponse, Fidel Castro a qualifié l’OEA de « ministère américain des colonies ».

L’OEA a créé le Comité consultatif spécial sur la sécurité contre l’action subversive du communisme international en 1962, dans le but de permettre aux élites économiques des Amériques – dirigées par les États-Unis – d’utiliser tous les moyens possibles contre les mouvements populaires de la classe ouvrière et de la paysannerie.

L’OEA a offert une couverture diplomatique et politique à la Central Intelligence Agency (CIA) des États-Unis, actrice centrale du renversement de gouvernements qui tentaient d’exercer leur souveraineté légitime – souveraineté que la Charte de l’OEA est censée garantir. Cet exercice est allé de l’expulsion de Cuba par l’OEA en 1962 à l’orchestration des coups d’État au Honduras (2009) et en Bolivie (2019), en passant par des tentatives répétées de renverser les gouvernements du Nicaragua et du Venezuela et de l’ingérence actuellement en Haïti.

Depuis 1962, l’OEA a ouvertement agi aux côtés du gouvernement américain pour sanctionner des pays sans une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies, ce qui rend ces sanctions illégales. Elle a donc régulièrement violé le « principe de non-ingérence » de sa propre charte, qui interdit « la force armée mais aussi toute autre forme d’ingérence ou de tentative de menace contre la personnalité de l’État ou contre ses éléments politiques, économiques et culturels » (chapitre 1, article 2, section b et chapitre IV, article 19).

Diego Rivera, Mexico, “Liberación del Peón” ou “Liberation du Péon,” 1931.

La CELAC

Le Venezuela, dirigé par le président Hugo Chávez, a lancé au début des années 2000 un processus visant à construire de nouvelles institutions régionales hors du contrôle des États-Unis. Trois grandes plateformes ont été construites au cours de cette période : 1) l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) en 2004 ; 2) l’Union des nations sud-américaines (UNASUR) en 2004 ; et 3) la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC) en 2010.

Ces plates-formes ont établi des connexions intergouvernementales à travers les Amériques, y compris des sommets sur des questions d’importance régionale et des institutions techniques pour améliorer le commerce et les interactions culturelles au-delà des frontières. Chacune de ces plateformes a fait face à des menaces de la part des États-Unis. Comme les gouvernements de la région oscillent sur le plan politique, leur engagement envers ces plates-formes a soit augmenté (plus ils ont été à gauche), soit diminué (plus ils ont été subordonnés aux États-Unis).

Lors du sixième sommet de la CELAC, qui s’est tenu à Mexico en 2021, le président mexicain Andrés Manuel López Obrador a suggéré que l’OEA soit dissoute et que la CELAC aide à construire une organisation multilatérale à l’échelle de l’Union Européenne pour résoudre les conflits régionaux, établir des partenariats commerciaux et promouvoir l’unité des Amériques.

Qu’est-ce que le Sommet des Amériques ?

Après la chute de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), les États-Unis ont tenté de dominer le monde en utilisant leur puissance militaire pour mater tout État qui n’acceptait pas leur hégémonie (comme, entre autres, au Panama en 1989 et en Irak en 1991) et en institutionnalisant leur pouvoir économique par le biais de l’Organisation mondiale du commerce, créée en 1994.

Les États-Unis ont convoqué les États membres de l’OEA à Miami pour le premier Sommet des Amériques en 1994, dont la gestion a ensuite été confiée à l’OEA. Depuis, le sommet se réunit tous les deux ans pour « discuter des questions de politique commune, affirmer des valeurs partagées et s’engager à mener des actions concertées aux niveaux national et régional ».

Malgré leur mainmise sur l’OEA, les États-Unis n’ont jamais été en mesure d’imposer pleinement leur programme lors de ces sommets. Lors du troisième sommet à Québec (2001) et du quatrième sommet à Mar del Plata (2005), les mouvements populaires ont organisé de grandes contre-manifestations ; à Mar del Plata, le président vénézuélien Hugo Chávez a pris la tête d’une manifestation massive, qui a abouti à l’abandon de l’accord sur la Zone de libre-échange des Amériques imposé par les États-Unis.

Les cinquième et sixième sommets de Port-d’Espagne (2009) et de Carthagène (2012) sont devenus un champ de bataille du débat sur le blocus américain contre Cuba et son expulsion de l’OEA. En raison de l’immense pression exercée par les États membres de l’OEA, Cuba a été invitée aux septième et huitième sommets de Panama (2015) et de Lima (2018), contre la volonté des États-Unis.

Cependant, les États-Unis n’ont pas invité Cuba, le Nicaragua ou le Venezuela au neuvième sommet qui se tiendra à Los Angeles en juin 2022.

Plusieurs pays – dont la Bolivie et le Mexique – ont déclaré qu’ils ne participeraient pas à la réunion si les 35 pays des Amériques n’y étaient pas présents. Du 8 au 10 juin, une série d’organisations souverainistes organiseront un Sommet populaire pour contrer le sommet de l’OEA et amplifier la voix de tous les peuples des Amériques.

Rufino Tamayo, Mexico, “Animales,” 1941.

En 2010, le poète Derek Walcott (1930-2017) a publié « L’Empire perdu », une célébration des Caraïbes et de sa propre île, Sainte-Lucie, en particulier, alors que l’impérialisme britannique s’en retirait.

Walcott avait grandi avec l’étouffement économique et culturel imposé par le colonialisme, la laideur du sentiment d’infériorité imposé et la pauvreté qui les accompagnaient. Des années plus tard, réfléchissant à la jubilation de voir le retrait de la domination britannique, Walcott écrivit :

Et ensuite, tout à coup, il n’y a plus eu d’Empire.
Ses victoires étaient de l’air, ses dominions de la poussière :
La Birmanie, le Canada, l’Égypte, l’Afrique, l’Inde, le Soudan.
La carte qui avait taché la chemise d’un écolier
comme de l’encre rouge sur un buvard, avec ses batailles, ses longs sièges.
Ses boutres et felouques, stations de montagne, avant-postes, drapeaux
flottant dans le crépuscule, leur égide dorée
s’est éteinte avec le soleil couchant, la dernière lueur sur un grand rocher,
Avec des Sikhs enturbannés aux yeux de tigre et les fanions du Raj
au son d’un clairon sanglotant.

Le soleil se couche sur l’impérialisme alors que nous émergeons lentement et délicatement dans un monde qui recherche l’égalité plutôt que les subordinations. « Ce petit endroit », écrit Walcott à propos de Sainte-Lucie, « ne produit rien d’autre que de la beauté ». Cela serait vrai du monde entier si nous pouvions dépasser notre longue histoire moderne de batailles et de sièges, de navires de guerre et d’armes nucléaires.

Vijay Prashad est historien, éditeur et journaliste indien. C’est l’un des co-éditeurs de LeftWord Books, une maison d’édition sise à New Delhi. Il dirige de plus le think tank Tricontinental : Institute for Social Research. Il a écrit plus de 20 livres, dont le dernier est Washington Bullets, avec une préface d’Evo Morales Ayma.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Illustration : Tessa Mars, Haiti, sans titre, série « Prières pour le visa », 2019.

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