L’Ukraine est un boulet pour l’Europe

Par M.K. Bhadrakumar
Paru sur Indian Punchline sous le titre Ukraine is a millstone around Europe’s neck


Les retombées de la guerre en Ukraine sur l’Europe sont largement perçues en termes d’incertitudes quant à la forte dépendance du continent à l’égard de l’énergie russe et à l’impact de celle-ci sur les économies des 27 pays membres de l’UE. Imposer des restrictions sur le pétrole russe s’est avéré une tâche beaucoup plus compliquée qu’on ne l’imaginait.

Les pays qui dépendent fortement des combustibles fossiles russes s’inquiètent des conséquences de telles mesures sur leurs propres économies. La Hongrie, par exemple, demande apparemment un soutien financier de 16 à 19 milliards de dollars pour s’affranchir de l’énergie russe. Elle refuse également de discuter de la question lors du prochain sommet européen extraordinaire qui se tiendra aujourd’hui et demain à Bruxelles. Le Premier ministre Viktor Orban a demandé par lettre au président du Conseil européen, Charles Michel, que l’embargo pétrolier soit retiré des sujets de discussion du sommet.

De même, de nombreux débris retombent sur l’Europe sur d’autres fronts. L’ONU indique qu’au 24 mai, 6,6 millions de réfugiés ont quitté l’Ukraine pour les pays voisins. Ils ont droit aux prestations sociales et à l’accès au logement, aux soins médicaux et aux écoles. Mais cette situation coïncide avec une crise du coût de la vie en Europe. Une confluence de chocs économiques continue de menacer les perspectives du bloc européen. Les PDG de plusieurs sociétés européennes de premier plan ont récemment déclaré à CNBC qu’ils voyaient une récession importante se profiler en Europe.

Mais ce qui est de loin le plus crucial pour l’Europe, c’est la fin de la partie en Ukraine, que la Russie ne peut se permettre de perdre. Ce genre de guerre se termine généralement par un compromis diplomatique boiteux. Il est clair que la phase initiale d’agitation exaltée de drapeaux bleu et jaune fait progressivement place à une humeur sombre, à mesure que la laborieuse phase de l’avancée russe dans le Donbass et le succès éclatant à Marioupol font émerger des sombres réalités.

Henry Kissinger s’est exprimé ouvertement au Forum économique mondial de Davos pour affirmer que l’Europe doit avoir sa propre définition indépendante de ses objectifs stratégiques. Lors d’une conversation avec le fondateur du WEF, Klaus Schwab, lundi dernier, Kissinger a fait trois remarques importantes. Il a déclaré : « Les parties devraient être amenées à des pourparlers de paix dans les deux prochains mois. L’Ukraine aurait dû être un pont entre l’Europe et la Russie, mais maintenant, alors que les relations sont remodelées, nous pourrions entrer dans un espace où la ligne de démarcation est redessinée et où la Russie est entièrement isolée. »

Kissinger a estimé que les intérêts européens seraient mieux servis par une normalisation des relations et une coopération accrue sur tout le continent européen, y compris avec la Russie et l’Ukraine. C’est le premier point. Deuxièmement, Kissinger pronostique que le conflit en Ukraine peut restructurer de façon permanente l’ordre mondial. Selon ses propres termes, « Nous sommes maintenant confrontés à une situation où la Russie pourrait complètement abandonner l’Europe et chercher une alliance permanente ailleurs. Cela pourrait conduire à des distances diplomatiques dignes de la Guerre froide, ce qui nous ramènerait des décennies en arrière. Nous devons nous efforcer d’instaurer une paix à long terme. »

Si les politiciens atlantistes de Bruxelles, leurs alliés russophobes d’Europe de l’Est et leurs mentors de Washington continuent à faire prévaloir l’idéologie de la Guerre froide sur les intérêts politiques et économiques à long terme des citoyens européens, le scénario le plus probable sera un rapprochement encore plus grand de la Russie avec la Chine.

Pour citer Kissinger, « Si l’on considère le long terme, la Russie a été, pendant 400 ans, une partie essentielle de l’Europe, et la politique européenne au cours de cette période a été affectée, fondamentalement, par l’évaluation européenne du rôle de la Russie. Parfois de manière observatrice, mais à plusieurs reprises comme le garant, ou l’instrument, par lequel l’équilibre européen pouvait être rétabli. La politique actuelle devrait garder à l’esprit que le rétablissement de ce rôle est important à développer, afin que la Russie ne soit pas poussée dans une alliance permanente avec la Chine. Mais les relations européennes avec cette dernière ne sont pas le seul élément clé de cela… »

Ce que Kissinger n’a pas dit explicitement, c’est que dans un tel scénario, l’UE est destinée à subir une perte d’influence et à jouer un rôle subalterne par rapport à celui de Washington, avec moins d’autonomie stratégique qu’elle n’en aurait eue si elle n’avait pas subordonné tous ses intérêts à Washington, et avait au contraire maintenu une position plus indépendante et équilibrée.

Troisièmement, Kissinger affirme que la realpolitik dicte que les efforts européens doivent se concentrer sur la résolution des différends territoriaux entre la Russie et l’Ukraine :

« Idéalement, la ligne de démarcation devrait être un retour au statu quo ante. Poursuivre la guerre au-delà de ce point ne porterait pas la liberté de l’Ukraine, mais serait une nouvelle guerre contre la Russie elle-même. » Par statu quo ante, il faisait bien sûr référence à la reconnaissance par Kiev de la Crimée, de Lugansk et de Donetsk sous contrôle russe.

Dans une perspective très rafraîchissante, Kissinger a presque suggéré qu’un axe UE-Ukraine-Russie serait compétitif contre Pékin et Washington sur le terrain de jeu mondial. [*] Il a imaginé que la Chine et les États-Unis « devront, dans les années à venir, parvenir à une certaine définition de la manière de conduire la relation à long terme des pays, qui dépend de leurs capacités stratégiques, mais aussi de leur interprétation de ces capacités… Le défi consiste à savoir si cet aspect antagoniste peut être atténué et progressivement assoupli par la diplomatie que les deux parties mènent, ce qui ne peut être fait unilatéralement par l’une d’entre elles. Les deux parties doivent donc se convaincre qu’un certain assouplissement de la relation politique est essentiel… »

Étant donné le formidable héritage de Kissinger en matière de politique étrangère en tant que diplomate et homme d’État, ses remarques ne manqueront pas d’influencer les hommes d’État européens sur la fin de partie en Ukraine. La conversation téléphonique entre le président russe Vladimir Poutine, le président français Emmanuel Macron et le chancelier allemand Olaf Scholz, samedi dernier, peut être vue dans ce contexte.

La conversation a eu lieu à la veille du sommet européen de Bruxelles. Mais Washington a fait savoir samedi déjà, par une fuite dans les médias, que l’administration Biden envisageait de transférer des systèmes de fusées à longue portée à l’Ukraine dès la semaine prochaine. Cela serait considéré comme une provocation par la Russie. Tout indique que l’administration Biden n’est pas opposée à une guerre prolongée en Ukraine et qu’elle pourrait y voir des avantages.

L’ancien président ukrainien Viktor Ianoukovitch a averti que l’Ukraine risquait non seulement de perdre de vastes territoires dans le sud et l’est du pays, mais aussi de voir sa souveraineté « complètement détruite ». Il a déclaré que les États-Unis n’ont jamais vraiment considéré l’Ukraine comme un pays indépendant, mais comme un simple « territoire à partir duquel un affaiblissement total de la Russie devrait commencer. »

Et de fait, il y a environ un mois, dans une rare déclaration, le Service russe de renseignement extérieur (SVR) a accusé Washington et Varsovie de comploter pour rétablir le contrôle polonais sur une partie de l’Ukraine occidentale, que la Pologne a gouvernée à différentes époques dans le passé, la dernière fois entre les deux guerres mondiales. Ces territoires comprennent la ville de Lviv, qui avait été absorbée par l’Union Soviétique à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le SVR a déclaré que les États-Unis discutaient avec la Pologne d’un plan selon lequel des forces polonaises de « maintien de la paix », sans mandat de l’OTAN, pénétreraient dans certaines parties de l’Ukraine occidentale, où les risques de confrontation avec les forces russes sont faibles. Le scoop du SVR a vraisemblablement déclenché l’expulsion de 45 diplomates russes en Pologne et une attaque physique contre l’ambassadeur russe lors d’une réception publique à Varsovie.

Curieusement, peu après, le 24 mai, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a annoncé un « contrôle douanier conjoint » à la frontière entre l’Ukraine et la Pologne, qu’il a décrit comme « également le début de notre intégration dans l’espace douanier commun de l’Union européenne… (et) un processus véritablement historique ». Zelensky a déclaré que les relations entre l’Ukraine et la Pologne sont « enfin complètement libérées des querelles et de l’héritage des anciens conflits. Je voudrais que la fraternité entre Ukrainiens et Polonais dure pour toujours… notre unité entre Ukrainiens et Polonais est une constante que personne ne brisera. » Deux jours auparavant, le président polonais Andrzej Duda s’était rendu à Kiev.

Il est certain que Zelensky et Duda ont agi avec l’approbation des États-Unis. Dans les faits, la souveraineté de l’Ukraine sur ses régions occidentales limitrophes de la Pologne est écornée. Kiev a également annoncé son intention d’accorder un statut juridique spécial aux citoyens polonais. En clair, une « fusion » de facto est en cours.

La récupération des territoires perdus dans l’ouest de l’Ukraine (estimés à 178 000 km²) rendrait la Pologne beaucoup plus grande que l’Allemagne – plus de 500 000 km² contre 357 588 km² pour l’Allemagne. Les implications géopolitiques sont profondes et ne doivent pas être minimisées – pour n’en citer que quelques-unes, elles influenceront l’avenir de l’UE, l’essor de l’Allemagne, l’autonomie de l’Europe, les relations germano-russes, la sécurité de la Russie.

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Illustration Clker Free Vector Images / Pixabay

[*] Note de la traduction : Voici des années que Kissinger prône un rapprochement entre l’Occident et la Russie, parce qu’il estime qu’une telle alliance serait à même de combattre efficacement la plus formidable adversaire économique des USA : la Chine. Bien sûr, dans ce cas, l’autonomie stratégique de l’UE dont il a vanté les mérites n’existerait que sur le papier, parce que, pour qu’elle soit réelle, tous les pays d’Europe devraient sortir de l’OTAN, qui est une structure où les USA font la pluie et le beau temps. Inutile de dire qu’il ne saurait en être question pour Washington. Et inutile aussi de dire qu’en diplomate américain expérimenté, Kissinger s’est bien gardé de souligner ce point.

Quoi qu’il en soit, personne ne l’écoutant, nous sommes dans une configuration où les USA et leurs alliés combattent la force de frappe politico-économique conjuguée de leurs vieilles ennemies de la Guerre froide, la Russie et la Chine avec leur sillage de pays alliés, dont certaines puissances à ne pas sous-estimer, comme l’Iran. Ce qui fait beaucoup.

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