Ceux qui défendent le discours de l’empire se défendent en réalité contre leur peur de l’autodestruction

« Quand je repense aux co… ries que j’ai apprises à l’école,
C’est incroyable que j’arrive à penser tout court » – Paul Simon, Kodachrome


Par Caitlin Johnstone
Paru sur le blog de l’auteur sous le titre People Who Defend Empire Narratives Are Really Just Defending Their Worldview From Destruction


Si vous avez publiquement remis en question le discours officiel de la classe politique/médiatique occidentale sur n’importe quelle question majeure, vous avez probablement remarqué que les gens auxquels vous vous adressez peuvent se fâcher tout rouge contre vous.

Style, vraiment hérissés. Pas légèrement agacés comme vous pourriez l’être par quelqu’un qui dit quelque chose de manifestement faux et stupide, mais frémissants d’émotion, comme vous le seriez si vous entendiez quelqu’un insulter votre être le plus cher. Ou comme si quelqu’un vous insultait personnellement.

C’est une chose des plus surprenantes, quand vous commencez à parler de ces choses. Non pas parce que les gens ne vous croient pas ou ne sont pas d’accord avec vous ; c’est normal quand tous les écrans de leur vie leur disent une chose et que vous leur dites autre chose. Mais parce que que les gens s’y investissent autant émotionnellement.

C’est le premier indice que quelque chose d’autre se passe sous la surface, en dehors de ce qui vous est présenté. Vous ne discutez pas seulement de l’Ukraine, de la Chine, de la Syrie ou de quoi que ce soit d’autre, vous touchez à un troisième rail psychologique qui est férocement protégé.

La plupart des gens que vous rencontrerez en ligne ou en personne et qui défendent les discours impériaux contre vos critiques ne le font pas parce qu’ils croient que l’empire centré sur les États-Unis soit génial ou grandiose, mais parce que c’est beaucoup plus confortable que d’affronter la possibilité selon laquelle toute leur vision du monde est un tissu de mensonges.

En raison de notre tendance à privilégier le confort cognitif plutôt que le défi cognitif afin de préserver notre énergie mentale, nous avons une tendance lourde à faire obstacle aux nouvelles informations susceptibles de perturber notre vision du monde, et à les empêcher de franchir ces mécanismes de défense psychologique.

Et il n’y a pas plus dérangeant que de remettre en question le consensus dominant. Parce que de l’autre côté de cette enquête se trouve une prise de conscience : vous comprenez que presque tout ce que vous avez été entraîné à croire sur votre société, votre nation, votre gouvernement et votre monde, est mensonger.

C’est souvent contre cela que les gens se retournent lorsqu’ils s’énervent contre quelqu’un qui critique le discours officiel de l’empire. Il n’est pas important pour eux que le monde apprenne des vérités à propos de leur gouvernement ou du gouvernement de quelqu’un d’autre, mais il est très important pour eux que le monde tel qu’ils le connaissent ne s’arrête pas brutalement. Parce que c’est de cela qu’il s’agit, pour ce qui concerne leur expérience et leur perception. Voir lucidement que toute leur vision du monde est fondé sur des mensonges serait perçu comme la fin du monde, parce que dans leur expérience, ce serait la fin du monde qu’ils connaissent.

Avoir sa compréhension du monde et de son fonctionnement déchirés en mille morceaux est une sorte de mort, parce que c’est la fin de votre savoir sur ce qui est réel. Dans un sens, c’est aussi votre fin. C’est la fin de la personne que vous étiez. Tout cela est illusoire, bien sûr, mais c’est ce que l’on ressent.

Si vous demandez à quelqu’un d’envisager qu’il soit possible qu’on lui mente d’une certaine manière à propos de l’Ukraine, par exemple, vous ne lui demandez pas seulement d’interroger une petite croyance à propos d’un conflit spécifique. Vous lui demandez de poser des questions qui ouvrent la voie à d’autres questions, dont les réponses pourraient très bien finir par interroger toute sa compréhension du monde entier.

Pensez-y. Si vous envisagez que les médias et leur gouvernement puissent mentir à propos de l’Ukraine, vous devez nécessairement envisager qu’ils puissent mentir aussi sur d’autres sujets. Et s’ils mentent sur tout cela, cela voudrait dire qu’on vous a aussi enseigné des mensonges à l’école. Et si vous avez consommé des mensonges depuis le tout début de votre éducation, cela signifie que toute votre compréhension de la façon dont tout fonctionne est construite sur des mensonges, ce qui signifie que votre idéologie politique et de nombreuses opinions que vous avez sont probablement aussi des mensonges.

Si vous pensez vraiment à ce que ce genre de confrontation signifie pour l’individu, n’est-il pas étonnant que la plupart des gens se battent bec et ongles contre toute invitation à même commencer à entrer sur ce terrain d’investigation ?

Je veux dire, pensez à ce qui s’est passé pour vous. Si vous lisez ceci, il y a de fortes chances pour que vous ayez vous-même traversé l’épreuve de la dissolution de votre vision du monde à un moment donné. Pouvez-vous honnêtement dire que c’était facile ? Ou tout à fait agréable ?

Ce n’est pas facile à faire. Vous vous débarrassez du confort de la connaissance et de la compréhension supposées, et après avoir traversé cette épreuve, vous n’êtes toujours pas sorti d’affaire, car tant que vous n’avez pas retrouvé vos repères, vous pouvez vous retrouver dans une sorte de no man’s land épistémologique, où tout pourrait être vrai. Dans cet espace, les gens peuvent se perdre et se raccrocher à des nouvelles visions du monde qui ne sont pas plus fondées sur la vérité que celle qu’ils ont abandonnée, comme QAnon ou des notions fumeuses sur les juifs qui gouverneraient le monde. Ce n’est que lorsque vous passez par le processus d’abandon de toutes les faussetés et que vous entamez le processus d’apprentissage de ce qui est assurément vrai que vous commencez à retrouver un semblant de stabilité.

Si vous pensez que c’est une chose facile à faire, c’est probablement parce que vous n’êtes pas passé par là vous-même.

Peut-on vraiment reprocher aux gens de s’en détourner instinctivement ?

Il est en fait beaucoup, beaucoup plus facile de passer d’être Démocrate pur et dur à être Républicain pur et dur, ou vice-versa, que de renoncer complètement à la contrefaçon de réalité du consensus dominant, parce que ces discours partisans s’inscrivent tous deux dans le consensus dominant. Toute l’infrastructure conceptuelle qui leur permet d’exister est la même : un monde où les États-Unis et leurs alliés agissent de bonne foi contre les régimes tyranniques de nations comme la Russie et la Chine, où le capitalisme fonctionne totalement, où la démocratie est réelle, et où vous pouvez allumer une chaîne d’information télévisée et voir quelqu’un dire quelque chose de digne de confiance sur ces choses. Vous jouez toujours le même jeu, vous avez juste changé d’équipe.

Pour voir vraiment à travers tous les mensonges, il faudrait que le plancher du jeu s’effondre sous vos pieds, et que le toit soit arraché du stade. C’est voir toute l’infrastructure conceptuelle sur laquelle repose la politique dominante tomber en poussière, voir les lumières s’allumer et le théâtre de marionnettes imploser, ne laissant que les marionnettistes agitant leurs pantins stupides et parlant avec des voix idiotes.

Selon votre degré d’attachement au sentiment de sécurité que vous procure votre vision du monde et votre résistance à l’abandonner, affronter réellement les mensonges dont notre société est tissée peut être l’une des choses les plus difficiles que vous ayez jamais faites. Il s’agit d’un long et profond processus de démêlage qui, s’il est mené à son terme, conduit finalement à la dissolution de systèmes de croyances entiers, voire de structures identitaires entières. S’il est mené à son terme, il peut conduire à la fin de ce que vous pensez être, et de votre expérience de ce que vous êtes.

Alors soyez patient si les gens ne voient pas ce que vous voyez. Ils ont simplement peur. Ils ne sont pas encore arrivés au point où le travail peut commencer. Un gland n’est pas un chêne défectueux. Un œuf n’est pas un coq défectueux. Nous nous réveillons tous ensemble, et certains d’entre nous ont dû être les premiers à mener la charge hors de l’obscurité. C’est à cela que cela ressemble, alors que la vie sur cette planète évolue vers des niveaux de complexité et de conscience accrus.

Traduction Corinne Autey-Roussel. Citation de Paul Simon ajoutée par la traduction
Photo Kleiton Santos / Pixabay

Note de la traduction : Il faut ajouter à ce qui précède des notions comme la diminution de la dissonance cognitive (lien en français), un ressort psychologique selon lequel plus une personne a investi dans une croyance, plus elle a commis d’erreurs à cause d’elle et plus elle en a souffert, plus elle la soutiendra mordicus, parce que sinon, cela signifierait qu’elle s’est investie et qu’elle a souffert pour rien. 

Cela étant, se référer à une nomenclature des différents sophismes, défenses psychologiques, etc, que nous installons pour soutenir notre vision du monde est à peu-près inutile si nous n’utilisons pas cet arsenal pour « penser hors de la boîte » (comme disent les Américains, qui en sont souvent par ailleurs bien incapables), et nous aventurer à questionner sincèrement ce que nous croyons savoir. Et pour pouvoir mettre ces outils à profit, il faut, je pense, commencer par une base : l’humilité. Oui, nous pouvons nous tromper et être trompés. Oui, nous sommes faillibles. Oui, parfois, c’est nous qui avons tort et notre interlocuteur qui a raison. Et non, cela ne nous menace en rien et cela ne fait pas de nous des crétins, juste des êtres apprenants.

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