Ukraine : à qui profite le crime ?

Par B.
Paru sur Moon of Alabama sous le titre Some Other People’s Thoughts On The U.S. Role In The Ukraine And Europe


Craig Murray affirme à juste titre que le président américain Joe Biden s’emploie à prolonger la guerre en Ukraine :

La nouvelle position ukrainienne, selon laquelle il n’y aura pas d’accord de paix sans récupération de la Crimée, a mis fin pour l’instant à tout espoir de cessez-le-feu rapide. Il s’agit d’un objectif militairement irréalisable – je ne peux pas visualiser un scénario dans lequel la Russie perdrait de facto la Crimée sans risque d’une guerre nucléaire mondiale.

Ce coup porté au processus de paix a été un revers pour Ankara, et je dois dire que toutes les sources avec qui j’ai parlé pensent que les Ukrainiens agissaient sur la base d’instructions transmises de Washington à Zelensky par le secrétaire à la défense Lloyd Austin, qui a ouvertement déclaré vouloir que la guerre épuise les capacités de défense russes.

Une guerre de longue durée en Ukraine est bien entendu dans l’intérêt du complexe militaro-industriel américain, dont les bols de soupe en Afghanistan, en Irak et en Syrie ont plutôt refroidi. Elle répond également à l’objectif stratégique d’endommager gravement l’économie russe, même si une grande partie de ces dommages sont mutuels.

Ce que Craig ne voit pas, c’est que la guerre porte sur bien plus que l’industrie de l’armement. Elle a permis aux États-Unis de contrôler, au moins temporairement, l’Europe et ses sources d’énergie.

Wolfgang Streeck se penche sur l’UE après l’Ukraine. Décrivant son évolution au fil des décennies, il prend note de l’énorme erreur commise par l’UE lors de la guerre en Ukraine, qui a permis aux États-Unis et à l’OTAN d’en « diriger » la réponse :

Alors que les tensions augmentaient autour de l’Ukraine, ce qui était visible dans le rassemblement des troupes russes massées aux frontières ukrainiennes, les pays d’Europe occidentale, apparemment comme une évidence, ont donné une procuration aux États-Unis, leur permettant par le biais de l’OTAN d’agir en leur nom et pour leur compte. Maintenant, alors que la guerre s’éternise, l’Europe, organisée en une Union européenne subordonnée à l’OTAN, va se retrouver dépendante des caprices de la politique intérieure des États-Unis, une grande puissance en déclin qui se prépare à un conflit mondial avec une grande puissance montante, la Chine.

L’UE n’a absolument pas reconnu que la guerre est menée pour les intérêts des États-Unis et qu’elle est utilisée par eux comme une arme contre la souveraineté de l’Europe :

Quels seront les buts de guerre des États-Unis, agissant pour et avec l’Europe par le biais de l’OTAN ? Ayant laissé à Biden le soin de décider en son nom, le sort de l’Europe dépendra du sort de Biden, c’est-à-dire des décisions, ou des non-décisions, du gouvernement américain.

À défaut de ce que les Allemands de la Première Guerre mondiale appelaient un Siegfrieden – une paix victorieuse imposée à un ennemi vaincu, comme en rêvent probablement aux États-Unis les néoconservateurs et les impérialistes libéraux de l’école d’Hillary Clinton – Biden pourrait opter, voire préférer, une impasse prolongée, une guerre d’usure qui maintiendrait la Russie et l’Europe occidentale, en particulier l’Allemagne, engagées l’une contre l’autre.

Une confrontation durable entre les armées russes et ukrainiennes, ou « occidentales », sur le sol ukrainien, unirait l’Europe sous l’égide de l’OTAN et obligerait commodément les pays européens à maintenir des niveaux élevés de dépenses militaires. Elle obligerait également l’Europe à maintenir des sanctions économiques de grande envergure, voire paralysantes, à l’encontre de la Russie, ce qui aurait pour effet secondaire de renforcer la position des États-Unis en tant que fournisseur d’énergie et de matières premières de toutes sortes à l’Europe.

En outre, une guerre permanente, ou une quasi-guerre, empêcherait l’Europe de développer sa propre architecture de sécurité eurasienne, et d’y inclure la Russie. Elle cimenterait le contrôle américain de l’Europe occidentale et écarterait les idées françaises de « souveraineté stratégique européenne » ainsi que les espoirs allemands de détente, qui présupposent tous deux une sorte de règlement avec la Russie. Enfin, et ce n’est pas le moins important, la Russie serait occupée à se préparer contre des interventions militaires occidentales, en deçà du seuil nucléaire, à sa périphérie étendue.

Cette reddition inconditionnelle de l’UE et de ses États membres au commandement et au contrôle américains est bizarre. Lorsque les effets de la guerre se feront sentir, il y aura un sérieux retour de bâton contre Bruxelles.

Au vu de toutes les contradictions au sein de l’UE et de son conflit interne avec ses membres de l’Est, la viabilité du projet européen est désormais sérieusement remise en question. Il pourrait encore être soutenable, sous une forme réduite, si la Russie décidait de limiter la taille de l’OTAN [en la ramenant à ses frontières de 1997, NdT].

L’erreur la plus grave a été commise lorsque l’UE, avant la guerre, a convenu avec les États-Unis d’imposer à la Russie des sanctions qui allaient faire plus de mal à l’Europe qu’à la Russie. Elle est passée complètement à côté du contexte mondial.

Alastair Crooke écrit que cela va entraîner un changement dans la façon dont le monde « occidental » a fonctionné jusqu’à présent :

Les dirigeants de l’UE doivent se rendre compte de leur situation difficile : Ils ont peut-être « raté le coche » d’une « solution » politique. Mais ils n’ont pas « raté le coche » en ce qui concerne l’inflation, la contraction économique et la crise sociale dans leur pays. Ces navires se dirigent vers eux à toute vapeur. Les ministères des affaires étrangères de l’UE ont-ils réfléchi à cette éventualité ou ont-ils été emportés par l’euphorie et le discours officiel sur le « méchant Poutine » émanant des pays baltes et de la Pologne ?

Voilà où nous voulons en venir : La fixation sur l’Ukraine n’est essentiellement qu’une couche de vernis appliquée sur les réalités d’un ordre mondial en décomposition. Ce dernier est la source du désordre général. L’Ukraine n’est qu’une petite pièce sur l’échiquier, et son dénouement ne changera pas fondamentalement cette « réalité ». Même une « victoire » en Ukraine ne conférerait pas l’ « immortalité » à l’ordre néolibéral fondé sur des règles.

Crooke cite l’ancien chroniqueur du Financial Times, Wolfgang Münchau, qui admet que l’ « Occident » et lui ont complètement raté leur évaluation du rôle économique de la Russie sur le marché mondial :

Les sanctions occidentales étaient fondées sur une prémisse formellement correcte mais trompeuse, à laquelle j’ai moi-même cru, du moins jusqu’à un certain point : La Russie est plus dépendante de nous que nous le sommes d’elle. La Russie a plus de blé qu’elle ne peut en manger, et plus de pétrole qu’elle ne peut en brûler. La Russie est un fournisseur de produits primaires et secondaires, dont le monde est devenu dépendant. Le pétrole et le gaz sont les principales sources de revenus des exportations russes. Mais notre dépendance est plus forte dans d’autres domaines : l’alimentation, mais aussi les métaux et terres rares. La Russie n’a un monopole dans aucune de ces catégories. Mais lorsque le plus grand exportateur de ces produits disparaît, le reste du monde connaît des pénuries physiques et une hausse des prix.

Avons-nous bien réfléchi à tout cela ? Les ministères des affaires étrangères qui ont élaboré les sanctions ont-ils discuté à un moment donné de ce que nous ferions si la Russie bloquait la mer Noire et ne permettait pas au blé ukrainien de quitter les ports ? Avons-nous élaboré une réponse commune au chantage alimentaire russe ? Ou avons-nous pensé que nous pouvions répondre de manière adéquate à une famine mondiale en pointant du doigt Poutine ?

J’en ai conclu que nous sommes tous trop interdépendants pour pouvoir nous imposer des sanctions les uns aux autres sans nous faire du mal. Vous pouvez soutenir que cela en vaut la peine. Si c’est le cas, vous ressemblez à un professeur d’économie titulaire de son poste qui soutiendrait qu’une hausse du chômage est un prix acceptable à payer.

Les résultats catastrophiques des sanctions étaient prévisibles et ont été prédits.

Maintenant que le mal est fait, nous ne devons pas nous enferrer, dit Münchau, mais proposer quelque chose qui puisse le compenser.

Si nous ne concluons pas un accord avec Poutine, avec une levée des sanctions à la clé, je vois le risque que le monde soit soumis à deux blocs commerciaux : l’Ouest et le reste. Les chaînes d’approvisionnement seront réorganisées pour rester à l’intérieur de ces blocs. L’énergie, le blé, les métaux et les terres rares de la Russie seront toujours consommés, mais pas ici. Nous gardons nos Big Macs.

Je ne suis pas sûr que l’Occident soit prêt à affronter les conséquences de ses actions : inflation persistante, réduction de la production industrielle, baisse de la croissance et hausse du chômage. Pour moi, les sanctions économiques ressemblent à la dernière salve d’un concept dysfonctionnel connu sous le nom d’Occident. La guerre en Ukraine est le catalyseur d’une démondialisation massive.

Au lieu de cela, l’UE discute de la meilleure façon d’incendier sa maison.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Image Pixabay

1 réponse

  1. 12 juin 2022

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