Les pays émergents arriveront-ils à échapper à la dette libellée en dollars ?

À ceux qui seront tentés de considérer l’article qui suit comme une sorte de manifeste marxiste, nous rappellerons ces phrases de de Gaulle, qui notoirement, n’avait strictement rien d’un gauchiste : « Le marché, Peyrefitte, il a du bon. Il oblige les gens à se dégourdir, il donne une prime aux meilleurs, il encourage à dépasser les autres et a se dépasser soi-même. Mais, en même temps, il fabrique des injustices, il installe des monopoles, il favorise les tricheurs. Alors ne soyez pas aveugle en face du marché. Il ne faut pas s’imaginer qu’il réglera tout seul tous les problèmes. Le marché n’est pas au-dessus de la nation et de l’État. C’est la nation, c’est l’État qui doivent surplomber le marché. Si le marché régnait en maître, ce sont les Américains qui règneraient en maître sur lui ; ce sont les multinationales, qui ne sont pas plus multinationales que l’Otan. Tout ça n’est qu’un simple camouflage de l’hégémonie américaine. Si nous suivions le marché les yeux fermé, nous nous ferons coloniser par les Américains. Nous n’existerions plus, nous Européens ». C’était de Gaulle (tome I, p. 523-524)

Même si l’économiste Michael Hudson, dont il sera question dans l’article, appelle son système-radeau de sauvetage « socialisme » alors qu’il pourrait tout aussi bien l’appeler étatisme, dirigisme ou souverainisme (il a d’ailleurs été utilisé par des pays d’obédiences politiques diverses, par exemple le Japon (lien en français), pour bâtir leur prospérité d’après-guerre), il ne s’agira donc pas ici d’idéologie mais de simple rationalité économique, et au delà des questions d’argent et de souveraineté monétaire et sociale, à terme, pour de nombreux pays, peut-être même de survie tout court.

Note : cet article se réfère à un livre non traduit en français.


Par Pepe Escobar
Paru sur The Cradle sous le titre Will the Global South break free from dollarized debt?


Dans son dernier livre, l’économiste Michael Hudson oppose le socialisme au capitalisme financiarisé et étrille la « civilisation de rêve » imposée par les 1%

Avec The Destiny of Civilization: Finance Capitalism, Industrial Capitalism or Socialism, Michael Hudson, l’un des plus grands économistes indépendants du monde, nous offre sans doute le manuel ultime pour savoir où nous en sommes, qui est aux commandes et si nous pouvons les contourner.

Entrons directement dans le vif du sujet. Hudson commence par une analyse de la mentalité de type « prends le pognon et tire-toi », avec la désindustrialisation, alors que 90 % des revenus des entreprises américaines sont « utilisés pour des rachats d’actions et des versements de dividendes afin de soutenir les cours des actions des sociétés ».

Cela représente l’apogée de la stratégie politique du « capitalisme financier » : « capturer le secteur public et déplacer le pouvoir monétaire et bancaire » vers Wall Street, la City de Londres et autres centres financiers occidentaux.

L’ensemble du Sud émergent mondial reconnaîtra facilement le modus operandi impérial : « La stratégie de l’impérialisme militaire et financier américain consiste à installer des oligarchies et des dictatures clientes, et à faire pression sur les alliés pour qu’ils se joignent à la lutte contre les adversaires désignés en subventionnant non seulement les coûts de guerre de l’empire (« défense »), mais aussi les programmes de dépenses intérieures de la nation impériale ». C’est l’antithèse du monde multipolaire prôné par la Russie et la Chine.

En bref, notre Guerre froide actuelle 2.0 « est essentiellement menée par un capitalisme financier centré sur les États-Unis et soutenant des oligarchies rentières, contre des nations qui cherchent à développer une autonomie et une prospérité intérieure plus étendues ».

Hudson nous rappelle Aristote, selon qui il est dans l’intérêt des financiers d’exercer leur pouvoir contre la société dans son ensemble : « La classe financière a historiquement été le principal bénéficiaire des empires, en agissant comme des collecteurs d’impôts. »

Inévitablement, le principal levier impérial sur le monde, une véritable « stratégie de sous-développement », devait donc être financier : il consiste à instrumentaliser la pression du FMI pour « transformer les infrastructures publiques en monopoles privatisés, et inverser les réformes pro-travail du XXe siècle » par le biais des fameuses « conditions » pour les prêts.

Pas étonnant que le Mouvement des non-alignés (MNA), créé à Belgrade en 1961 avec 120 pays-membres et 27 observateurs, soit devenu une telle menace pour la stratégie mondiale des États-Unis. Comme on pouvait s’y attendre, ces derniers ont riposté par une série de guerres civiles ethniques et les incarnations précoces des révolutions de couleur – en créant des dictatures à échelle industrielle, de Suharto à Pinochet.

Le point culminant a été une réunion cataclysmique à Houston le 19 décembre 1990 pour « célébrer » la dissolution de l’URSS. Hudson nous rappelle comment le FMI et la Banque mondiale « ont élaboré un plan pour que les dirigeants russes imposent l’austérité et cèdent leurs actifs – peu importe à qui – dans une « thérapie de choc » censée laisser la prétendue magie de la libre entreprise créer un bazar néolibéral ».

Perdus dans un désert romain de dettes

Dans une large mesure, la nostalgie du viol et du pillage de la Russie des années 1990 alimente ce qu’Hudson définit comme la nouvelle Guerre froide, où la diplomatie du dollar cherche à affirmer son contrôle sur chaque économie étrangère. La nouvelle Guerre froide n’est pas menée uniquement contre la Russie et la Chine, « mais contre tous les pays qui résistent à la privatisation et à la financiarisation parrainées par les États-Unis. »

Hudson nous rappelle que la politique de la Chine « a suivi presque le même chemin que le protectionnisme américain de 1865 à 1914 : subventions publiques à l’industrie, investissements massifs dans le secteur public… et dépenses sociales dans l’éducation et les soins de santé pour améliorer la qualité et la productivité de la main-d’œuvre. On n’appelait pas cela du marxisme aux États-Unis ; c’était simplement la façon la plus logique d’envisager l’industrialisation, en tant que partie d’un vaste système économique et social. »

Mais ensuite, le capitalisme financier – ou de casino – a pris de l’ampleur et n’a quasiment laissé l’économie américaine qu’avec « des excédents agricoles agro-industriels et des monopoles dans les technologies de l’information (largement développées comme sous-produits de la recherche militaire), du matériel militaire et des brevets pharmaceutiques (basés sur des fonds publics pour en financer les recherches) capables de générer des rentes de monopole, tout en s’exonérant largement d’impôts via des centres bancaires offshore.

Voilà l’état de l’Empire actuel : il ne compte que sur « sa classe de rentiers et la diplomatie du dollar », la prospérité étant concentrée dans le 1% supérieur de l’establishment. Le corollaire inévitable en est l’imposition de sanctions illégales et unilatérales à la Russie, à la Chine et à toute autre personne qui défie ses diktats par la diplomatie américaine.

L’économie américaine est en effet un remake postmoderne boiteux de l’empire romain tardif : « dépendante de tributs étrangers pour sa survie dans l’économie rentière mondiale d’aujourd’hui. » Et là-dessus, arrive la corrélation entre des tributs qui s’amenuisent et une peur totale : « C’est pourquoi les États-Unis ont entouré l’Eurasie de 750 bases militaires. »

Délicieusement, Hudson évoque l’auteur de la fin du IIIe siècle Lactance, et sa description de l’empire romain dans Institutions divines, pour en souligner les parallèles avec la version américaine :

« Afin d’asservir le plus grand nombre, les rapaces ont commencé à s’approprier et à accumuler les produits de première nécessité et à les garder hermétiquement fermés, afin de garder ces largesses pour eux-mêmes. Ils n’ont pas fait cela pour le bien de l’humanité (qui n’était pas du tout en eux), mais pour tout rafler toutes ces choses, comme si elles avaient été des produits de leur cupidité et de leur avarice. Au nom de la justice, ils ont fait des lois injustes et inéquitables pour justifier leurs vols et leur avarice contre la puissance de la foule. De cette manière, ils se servaient autant de l’autorité que de la force des armes ou de la malveillance flagrante. »

Le socialisme ou la barbarie

Hudson formule succinctement la question centrale à laquelle le monde est confronté aujourd’hui : « L’argent et le crédit, la terre, les ressources naturelles et les monopoles seront-ils privatisés et concentrés entre les mains d’une oligarchie de rentiers, ou utilisés pour promouvoir la prospérité et la croissance générales ? Il s’agit essentiellement d’un conflit entre le capitalisme financier et le socialisme en tant que systèmes économiques. »

Pour développer le propos, Hudson propose un programme de contre-rentiers qui devrait être le schéma ultime du Sud émergent pour un développement responsable : propriété publique des monopoles naturels ; infrastructures de base clés aux mains du public ; autosuffisance nationale – surtout en matière de création de monnaie et de crédit ; protection des consommateurs et des travailleurs ; contrôle des capitaux – pour empêcher les emprunts ou le libellé des dettes en devises étrangères ; taxes sur les revenus non salariaux tels que la rente économique ; impôt progressif ; taxe foncière (« empêchera que la valeur locative croissante des terres soit donnée en gage aux banques pour obtenir des crédits afin de faire monter les prix de l’immobilier ») ; utilisation de l’excédent économique pour des investissements dans des réalisations tangibles ; et autosuffisance alimentaire nationale.

Comme Hudson semble avoir couvert tous les terrains, à la fin du livre, il ne me restait qu’une seule question importante. Je lui ai demandé comment il analysait les discussions actuelles entre l’Union économique eurasienne (UEE) et les Chinois – et au-delà, entre la Russie et la Chine – menées dans le dessein de créer un système financier/monétaire alternatif. Peuvent-ils vendre ce système alternatif à la majeure partie de la planète, tout en évitant le harcèlement financier impérial auquel ils auront inévitablement droit ?

Hudson a eu l’amabilité de répondre par ce qui pourrait être considéré comme le résumé d’un chapitre entier de livre : « Pour réussir, toute réforme doit porter sur l’ensemble du système, et non sur une seule partie. Les économies occidentales d’aujourd’hui se sont financiarisées, laissant la création de crédit aux mains du secteur privé – pour être utilisée afin de réaliser des gains financiers au détriment de l’économie industrielle… Cet objectif s’est répandu comme une lèpre dans des économies entières – dans leur structure commerciale (dépendance à l’égard des exportations agricoles et pétrolières des États-Unis et aux technologies de l’information), dans leurs relations de travail (anti-syndicalisme et austérité), dans leur régime foncier (agriculture dévolue à des étrangers au lieu d’autosuffisance nationale et d’autosuffisance en céréales alimentaires) et dans la théorie économique elle-même (traitement de la finance comme une partie du PIB, et non comme une entité qui siphonne les revenus du travail et de l’industrie). »

Hudson prévient, « pour se libérer de la dynamique du capitalisme financier prédateur parrainé par les États-Unis et ses satellites, les pays étrangers doivent être autosuffisants en matière de production alimentaire, d’énergie, de technologie et autres besoins fondamentaux. Cela nécessite une alternative au « libre-échange » américain et à son « fair trade » encore plus nationaliste (car il considère toute concurrence étrangère à l’industrie américaine comme « déloyale »). Cela nécessite une alternative au FMI, à la Banque mondiale et à l’OMC (dont la Russie vient d’annoncer son retrait possible). Et hélas, une alternative nécessite également une coordination militaire telle que l’OCS [l’Organisation de coopération de Shanghai] pour se défendre contre la militarisation du capitalisme financier centré sur les États-Unis. »

Hudson voit un peu de lumière pour l’avenir : Quant à la question de savoir si la Russie et la Chine peuvent « vendre » cette vision de l’avenir au Sud émergent et aux pays d’Eurasie, cela devrait devenir beaucoup plus facile d’ici la fin de l’été.

L’un des principaux sous-produits (non involontaire) de la guerre de l’OTAN en Ukraine est la forte hausse des prix de l’énergie et des denrées alimentaires (et des prix des transports maritimes). La balance des paiements de nombreux pays du Sud émergent et d’autres pays sera alors fortement déficitaire, ce qui créera une crise lorsque leur dette libellée en dollars envers les détenteurs d’obligations et les banques arrivera à échéance. »

Le principal défi pour la plupart des pays du Sud est d’éviter le défaut de paiement :

« La hausse des taux d’intérêt américains a augmenté le taux de change du dollar non seulement par rapport à l’euro et au yen japonais, mais aussi par rapport aux pays du Sud et aux autres pays. Cela signifie qu’une part beaucoup plus importante de leurs revenus et de leurs recettes d’exportation doit être consacrée au paiement de leur dette extérieure – et ils ne peuvent éviter le défaut de paiement qu’en se privant de nourriture et de pétrole. Que choisiront-ils alors ? Le FMI peut leur proposer de créer des DTS pour leur permettre de payer – en les enfonçant encore plus dans la dette en dollars, en les soumettant aux plans d’austérité du FMI et en exigeant qu’ils vendent encore plus de leurs ressources naturelles, de leurs forêts et de leur eau. »

Alors comment se libérer de la dette en dollars ? « Ils ont besoin d’une masse critique. Celle-ci n’existait pas dans les années 1970, lorsqu’un nouvel ordre économique international a été évoqué pour la première fois. Mais aujourd’hui, il devient une alternative viable, grâce à la puissance de la Chine, aux ressources de la Russie et à celles de pays alliés comme l’Iran, l’Inde et d’autres pays d’Asie orientale et centrale. Je soupçonne donc qu’un nouveau système économique mondial est en train d’émerger. S’il réussit, le siècle dernier – depuis la fin de la Première Guerre mondiale et le désordre qu’elle a laissé – apparaîtra comme un long détour de l’histoire, revenant maintenant à ce qui semblait être les idéaux sociaux fondamentaux de l’économie classique – un marché débarrassé de propriétaires à la recherche de rentes, de monopoles et de prédation financière. »

Hudson conclut en rappelant ce qu’est réellement la nouvelle Guerre froide :

« En bref, il s’agit d’un conflit entre deux systèmes sociaux différents, chacun ayant sa propre philosophie du fonctionnement des sociétés. Seront-elles planifiées par des centres financiers néolibéraux centrés à New York, soutenus par les néo-conservateurs de Washington, ou seront-elles le type de socialisme que la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle ont envisagé – un « marché » et, en fait, une société sans rentiers ? Les monopoles naturels tels que la terre et les ressources naturelles seront-ils nationalisés et utilisés pour financer la croissance intérieure et le logement, ou laissés aux intérêts financiers qui transformeront les loyers en paiements d’intérêts, érodant les revenus des consommateurs et des entreprises ? Et surtout, les gouvernements créeront-ils leur propre monnaie et piloteront-ils les banques pour promouvoir la prospérité nationale, ou laisseront-ils les banques privées (dont les intérêts financiers sont représentés par les banques centrales) prendre le contrôle des Trésors publics nationaux ? »

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Photo Master Tux / Pixabay

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